5 x 2 places pour 'Y a-t-il un héroïsme de l'Amour ?'

Dimanche, septembre 3, 2017 - 14:30
Cour de l'Evêché de Tournai
Dans le cadre des Rencontres Inattendues : Dans un monde qui consacre les valeurs de l’indépendance et de l’autonomie, de la réalisation de soi et du changement permanent, l’amour serait-il le nouvel espace de résistance héroïque à l’esprit du temps ? C’est l’hypothèse que proposera la sociologue et philosophe franco-israélienne Éva Illouz, dans un entretien au cours duquel elle se nourrira des grands mythes, des grandes figures littéraires, mais aussi des grandes œuvres musicales dédiées à l’amour pour éclairer notre condition sentimentale contemporaine.

[…] Écrivant à sa bien-aimée et fiancée, Felice Bauer, Kafka l’implorait de ne pas lui écrire tous les jours. Il s’en expliquait ainsi: ne m’écrivez plus qu’une fois par semaine et de telle sorte que je reçoive votre lettre le dimanche. Car, je dois vous le dire, je ne supporte pas vos lettres quotidiennes, je ne suis pas en état de les supporter. Je réponds par exemple à votre lettre et ensuite je suis apparemment bien tranquille dans mon lit, mais des palpitations me traversent tout le corps et mon cœur ne connaît que vous. Comme je t’appartiens, c’est vraiment la seule possibilité de l’exprimer et elle est  trop faible. »

On peut, bien sûr, se moquer de ce jeune homme que des mots, de simples mots écrits sur le papier, rendaient incapable de respirer. Mais on peut aussi admirer la transparence et l’abandon avec lesquels  cet être se donnait à une autre.  Kafka ne devait pas épouser Felice.  Sa passion n’était pas institutionalisable. En trois mots, il définissait l’essence de la passion amoureuse: “Je vous appartiens.” La métaphore possessive n’a de force que si elle est prononcée dans ce sens: ça ne peut jamais être un “vous m’appartenez”, mais: “je vous appartiens.”

La passion c’est donc le désir de céder notre liberté et notre volonté même à une personne.  Cet abandon de soi exige une structure psychique que nous avons collectivement oubliée et perdue. De la même façon que Kant postulait l’impératif catégorique, je postule l’impératif passionnel: de vivre nos sentiments comme si la passion était possible, comme si elle constituait l’horizon indépassable de nos sentiments. Pourquoi? Parce que seule la passion dérange ce qui constitue le régime ordinaire de notre autonomie, l’illusion que je me suffis à moi-même.[…]

Éva Illouz, Intervention dans Philosophie magazine N°75, janvier 2014

 

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